Carnet de recherche d’Abdoul Karim Sissoko, étudiant en économie bleue à l’Université de Bretagne Occidentale (UBO)
Lorsque l’on évoque une marée noire, les premières images qui viennent à l’esprit sont souvent celles d’oiseaux mazoutés, de plages souillées ou de pertes économiques pour la pêche et le tourisme. Pourtant, derrière ces impacts visibles se cache une autre réalité, beaucoup moins documentée : celle des effets sur la santé humaine.
Dans le cadre de mes recherches en économie bleue, j’ai souhaité comprendre comment les scientifiques évaluent ces impacts sanitaires et comment les territoires côtiers peuvent mieux s’y préparer. Pour cela, j’ai échangé avec Charlene da Silva, doctorante au sein de l’équipe de la professeure Rita de Cássia Franco Rêgo, qui étudie depuis plusieurs années les conséquences de la marée noire ayant touché plus de 3 000 kilomètres du littoral brésilien en 2019.
Leurs travaux offrent un éclairage particulièrement pertinent pour l’Europe, où les risques liés au transport maritime et aux hydrocarbures restent bien présents.
Au-delà du pétrole : ce qui détermine réellement le risque sanitaire
Une question m’intriguait particulièrement.
En cas d’accident maritime en France métropolitaine ou ultramarine, le polluant concerné serait souvent du fioul lourd (Bunker C), utilisé comme carburant maritime, plutôt que du pétrole brut. Les effets sanitaires observés seraient-ils les mêmes ?
La réponse de Charlene da Silva est nuancée.
Le type d’hydrocarbure joue effectivement un rôle, mais ce n’est pas nécessairement le facteur le plus déterminant à court terme. Les chercheurs soulignent que les effets neurologiques et respiratoires observés après une pollution pétrolière dépendent avant tout de la manière dont les personnes sont exposées : inhalation des vapeurs, contact cutané, durée d’exposition, fréquence des opérations de nettoyage ou encore conditions de travail sur le terrain.
Autrement dit, deux personnes exposées au même polluant peuvent présenter des conséquences très différentes selon leur niveau de contact avec la contamination.
Cette conclusion est importante pour les gestionnaires de crise : protéger les populations ne consiste pas uniquement à identifier la nature du produit déversé, mais aussi à comprendre qui est exposé, comment et pendant combien de temps.
Pétrole brut ou fioul lourd : des risques différents
Cela ne signifie pas pour autant que tous les hydrocarbures présentent les mêmes dangers.
Le pétrole brut contient davantage de composés légers et volatils, notamment les BTEX (benzène, toluène, éthylbenzène et xylènes). Ces substances sont largement associées aux symptômes aigus observés après les marées noires : irritations respiratoires, maux de tête, vertiges ou troubles neurologiques transitoires.
Le fioul lourd de type Bunker C possède un profil différent. Plus dense et plus visqueux, il contient davantage de composés aromatiques lourds et persistants, notamment des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Ces substances s’évaporent moins rapidement mais peuvent rester longtemps dans l’environnement. Elles soulèvent donc davantage de questions concernant les expositions chroniques et les effets à long terme.
Avec le temps, le phénomène de « vieillissement » du pétrole modifie encore ce profil. Les composés les plus volatils disparaissent progressivement tandis que les fractions lourdes deviennent proportionnellement plus importantes. Les risques évoluent donc au fil des semaines et des mois suivant la catastrophe.
Cette observation rappelle qu’une marée noire n’est pas un événement ponctuel. C’est un processus qui se transforme dans le temps et dont les conséquences sanitaires peuvent persister bien après le nettoyage des plages.
Les pêcheurs artisanaux : une population particulièrement exposée
Au Brésil, les chercheurs se sont intéressés en priorité aux pêcheurs artisanaux.
Pourquoi eux ?
Parce qu’ils cumulent souvent plusieurs formes d’exposition : présence prolongée en mer, participation aux opérations de nettoyage, manipulation d’équipements contaminés et dépendance économique directe aux ressources affectées.
L’équipe a développé un modèle statistique permettant de classer les niveaux d’exposition selon leur intensité, leur fréquence et leur durée. Cette approche sert aujourd’hui de base à plusieurs études en cours sur les symptômes respiratoires, dermatologiques, neurologiques et les effets sur la qualité de vie.
Les résultats définitifs sont encore en cours d’analyse, mais les premières observations confirment déjà un point essentiel : les impacts sanitaires d’une marée noire ne se limitent pas à une question de toxicologie. Ils concernent également les conditions sociales, économiques et professionnelles des populations touchées.
La grande leçon du Brésil : se préparer avant la catastrophe
L’un des enseignements les plus marquants de cet échange concerne la préparation.
Selon Charlene da Silva, la principale difficulté rencontrée après la catastrophe de 2019 n’a pas été l’absence de scientifiques ou de méthodes d’analyse. Le véritable problème était l’absence de données de référence avant la marée noire.
Comment mesurer l’impact sanitaire d’un accident lorsque l’on ne connaît pas la situation initiale ?
Pour répondre à cette question, les chercheurs identifient plusieurs éléments qui devraient idéalement exister avant qu’une catastrophe ne survienne :
- des registres à jour des professionnels de la pêche, de l’aquaculture et des activités côtières ;
- des systèmes de santé capables de fournir des données historiques fiables ;
- des bases de données environnementales géoréférencées ;
- des mécanismes de surveillance participative impliquant les communautés locales ;
- une coordination efficace entre les secteurs de la santé, de l’environnement, du travail et de la protection sociale.
Cette approche peut sembler technique. Pourtant, elle repose sur une idée simple : pour comprendre les conséquences d’une pollution, il faut savoir à quoi ressemblait le territoire avant qu’elle ne se produise.
Une science construite avec les communautés côtières
Un autre aspect particulièrement inspirant des travaux menés au Brésil est la place accordée aux communautés locales.
Les chercheurs rappellent que les habitants sont souvent les premiers à détecter les changements environnementaux : mortalité d’organismes marins, baisse des captures, apparition de symptômes inhabituels ou dégradation des conditions de vie.
La surveillance environnementale ne peut donc pas reposer uniquement sur les institutions publiques ou les laboratoires. Elle gagne en efficacité lorsqu’elle associe les connaissances scientifiques et l’expertise des communautés côtières.
Cette vision rejoint pleinement les principes de l’économie bleue durable : protéger les océans implique aussi de reconnaître le rôle des populations qui vivent et travaillent quotidiennement à leur contact.
Et pour l’Europe ?
Les enseignements tirés du Brésil résonnent fortement dans le contexte européen.
Les territoires côtiers français, qu’ils soient métropolitains ou ultramarins, disposent souvent d’infrastructures sanitaires et administratives robustes. Mais la question centrale demeure : sommes-nous capables d’identifier rapidement les populations les plus exposées, de suivre leur état de santé dans le temps et de produire des données comparables à l’échelle internationale ?
La recherche menée par Charlene da Silva et ses collègues montre qu’une réponse efficace à une marée noire ne commence pas lorsque le pétrole atteint les côtes. Elle commence bien avant, dans la construction de systèmes de surveillance, de bases de données et de liens de confiance avec les communautés concernées.
En matière de pollution marine, la meilleure réponse reste souvent l’anticipation.
Et si la prochaine grande innovation en économie bleue n’était pas seulement technologique, mais aussi épidémiologique ?
Réagir à cet article